Introduction

Au début des années 70, quatre jeunes écrivains décident de publier leurs textes dans un même volume intitulé De la déception pure, manifeste froid. Dans le respect des individualités et dans la reconnaissance de l'autre, ils invitent à briser les catégories, se placent en faveur de l'indifférence et déjouent les impasses dans lesquelles la plupart des groupes littéraires de l'époque se retrouvent coincés. Jean-Christophe Bailly, Yves Buin, Serge Sautreau et André Velter se lancent dans une aventure qui rappelle celle du Grand Jeu et de son Casse-dogme. Dans une société où la pensée est tiède, emportée comme contrôlée, ils donnent à réfléchir le langage par la froideur, la neige, les glaces, tentent de desceller par l'émotion et le mouvement ce qu'il induit et le maintient. Le groupe froid s'oppose aux théories, se défie des modèles dominants et cherche, mais cherche quoi ? à mettre en jeu la pensée et le langage dans une expérience du mental, donc de soi, qui ne soit pas préjugée, préconçue, limitée. À travers cette recherche, c'est le constat que, si la présence de l'autre est nécessaire, le collectif n'est pas une fin en soi, qu'une réunion peut avoir lieu sans que l'individu soit écrasé. Le groupe donne peut-être ici une vraie teneur, donc une réalité à « l'individualisme révolutionnaire » [1] que théorisait et défendait Alain Jouffroy et à propos duquel il écrivait encore en 1996 :

Pour l'individu révolutionnaire, qui doit être plus conscient de ses forces et de ses faiblesses que tous les autres, qu'ils soient ou non conservateurs, Individuum, Einzelne ne peuvent faire qu'un avec tous ses moi, toutes ses impulsions de renouvellement et de changement intérieur, simultanées et successives que Saint-Pol-Roux a résumés, dans sa Légende individuelle, en une phrase magistrale : « Redevable de l'entière vie, tout être conjugue une série d'êtres. » Conjuguer une série d'êtres au fond de soi semble en effet la condition minimale d'un agrandissement de la conscience, et d'un accès multiple à l'être.

Toutes les contradictions, toutes les énergies, toute la pluralité qui animent l'individu révolutionnaire dans la lutte qu'il engage, à l'intérieur comme à l'extérieur de lui-même, se concentrent, à chaque point de sa vie, dans le refus de tout ce qui pourrait l'affaiblir ou, a fortiori, le soumettre. [2]

Le groupe froid se tient là mu par une quête de liberté, au centre d'une conscience renouvelée, dans ce lieu où le collectif et l'individuel se dissolvent, où il n'est plus rien que l'expression de soi et d'un partage, que la transmission d'un flux qui amène ou consolide toute volonté d'insoumission. Mais pour en parler davantage, rien ne vaut la lecture de leurs textes. Ci-dessous sont reproduites quelques présentations des publications collectives du groupe :

De la déception pure, manifeste froid

L'écriture est à la pensée ce que la neige est au froid : il semble, notamment, qu'à l'heure actuelle on puisse beaucoup attendre de certains procédés de déception pure dont l'application à l'art et à la vie aurait pour effet de fixer l'attention non plus sur le réel, ou sur l'imaginaire, mais, comment dire, sur l'envers du réel. On se plaît à imaginer des romans qui ne peuvent finir, comme il est des problèmes qui restent sans solution... La pensée est repartie depuis longtemps loin du « rapport déposé ». Chacun périodiquement atterrissant dans le langage vient y donner ou y prendre rendez-vous avec les autres – et ensuite repart seul dans le monde de son esprit.

La Collection froide

La COLLECTION FROIDE réunit des récits, essais et poèmes. Elle se propose de rompre avec l’ennui des « grandes recherches ». Préférant l’excès à l’outrance, elle se défiera des prétentions – toujours totalitaires – à la théorie. Ainsi, les écrits qu’elle présentera se retrouveront au rendez-vous des contradictions.
Il s’agit de s’en remettre au doute :
La courbe blanche pulvérise doucement ses craies.

Fin de siècle

L’étouffement de la chose mentale, dans la poésie et la peinture – dans la vie même, est la loi de cette époque.
Ses systèmes, ses explications, ses analyses, tous les miroirs où elle se contemple, ne font qu’entretenir son refus de la pensée.

Pourtant, le galvanisme, le vertige, la neige, ne sont pas à démontrer ou à redémontrer. À démonter non plus. Ils sont, comme des îles. On y aborde ou on les manque

Fin de siècle, numéro 1, est l’arrivée d’une fin qui serait à la pensée ce que l’au-delà de la cible est à la flèche.

Bibliographie

{1973 – septembre} Collectif, De la déception pure, manifeste froid, Paris, Union générale d'éditions.

Jean-Christophe Bailly, Yves Buin, Serge Sautreau & André Velter, De la déception pure, manifeste froid, Paris, Union générale d'éditions, 27. sept. 1973.

SOMMAIRE

Serge Sautreau : Éloge de l'indifférence

0 – Lexicologie, logistique et noyade, pp. 15-19.
les passions
1 – L'amour, pp. 23-29.
2 – La poésie, avec un ruban discontinu de Michel Bulteau, pp. 31-36.
3 – La révolution, pp. 37-43.
les différences
4 – Le corps, pp. 47-52.
5 – Théorie et pratique d'une écriture stupéfiée, pp. 53-59.
les aventures froides
6 – La chance ?, pp. 63-71.
7 – La loi du paradoxe et son apologie, pp. 73-83.

André Velter : L'Étendue des dégâts [février-mai 1972]

/ hoquets de nuit, p. 89.
Amorces diagonales, pp. 91-99.
L'ordre, pp. 101-119.
Les désaccords du texte, pp. 121-129.
Opéra de la démoralisation, pp. 131-178.
Perversion-suicide, pp. 179-186.
Suspension de séance, pp. 187-193.

Jean-Christophe Bailly : Les Îles de la Sonde [octobre-décembre 1972]

L'alimentation humaine. Les rêves, pp. 197-205.
La révolution française. Forêt vierge et bois tropicaux, pp. 207-215.
Le charbon. Le sang, pp. 217-225.
Le vol vertical. La dialectique, pp. 227-234.
Le socialisme. Les mormons. L'état gazeux, pp. 235-240.
Histoire des idées en France. Le paludisme, pp. 241-249.

Yves Buin : Fou-l'art-noir, pp. 251-316. [21-28 janvier 1973]

CRITIQUES

Jacqueline Piatier, « Un nouveau visage de Seghers », Le Monde, 1 novembre 1973, p. 15.

[...] Aujourd'hui, paraît dans le livre de poche 10/18 un recueil de quatre textes signés des trois auteurs déjà cités, auxquels se joint Yves Buin. Le recueil s'intitule De la déception pure, manifeste froid. Le mot « manifeste » semble indiquer qu'un mouvement littéraire, plutôt qu'une nouvelle collection, cherche à s'esquisser. Il se réclame d'un lyrisme plus libéré de la théorie que le groupe de Change et soucieux de lisibilité, malgré ses inspirations nettement poétiques. [...]

François Bott, « Quatre poètes et un « manifeste froid », Le Monde, 22 novembre 1973, p. 20.

Sur la couverture, un paysage polaire, où s'entrevoit quelque naufrage : un tableau de Caspar-David Friedrich (1822) illustre ce livre de poche dont le titre ne laisse d'intriguer : De la déception pure, manifeste froid. Quatre poètes s'y sont donné rendez-vous : Serge Sautreau et André Velter, qui avaient déjà fait plusieurs livres communs, Jean-Christophe Bailly et Yves Buin. Ce « manifeste » se moque des genres et le lecteur y passe de l'aphorisme au poème et du poème à l'opéra... S'agit-il d'un livre collectif ? Oui et non, car il se compose de quatre textes autonomes, les seules parties communes étant la préface, le prière d'insérer et les phrases qui courent en haut des pages. [...]

Dominique Noguez, « Ce qui vient – la lisse blancheur des glaces », Chroniques de l'art vivant, n°47, mars 1974, pp. 20-21.

[…] « Manifeste » – parce que c'est à peine un manifeste : les quatre écrivains qui ont convenu de lier ici leur sort l'ont fait en restant sur leur quant à soi, et ce qu'ils manifestent c'est en somme le droit d'être tout à la fois solitaires et solidaires, un peu comme les rescapés de quelque grand naufrage échoués sur de voisines banquises ou comme les hommes dans l'état de nature que Jean-Jacques peint « libres » mais jouissant entre eux « des douceurs d'un commerce indépendant ». Et « froid » : quelqu'un publiait, en avril 1968, trois ou quatre pages un peu désenchantées intitulées « l'Ère des tièdes ». À présent le Manifeste froid : c'est qu'après certain réchauffement brusque et bref, le temps s'est rafraîchi. Pourquoi s'en plaindre ? La lisse blancheur des glaces, les doigts rougis, les dents serrées ont assez d'allure (on parle moins).
Ces quatre jeunes écrivains (Jean-Christophe Bailly, Yves Buin, Serge Sautreau, André Velter) ne sont pas de tout à fait nouveaux venus. Buin : on connaît Buin (l'U.E.C., Que peut la littérature ? Les Alephs, etc.). Il faut simplement savoir, texte inédit qu'il nous donne en témoigne, qu'en 1967, Buin rue assez fort dans les brancards, puis part en Californie, et qu'il subsiste dans ce qu'il écrit maintenant, toute gourme jetée, des traces de l'espèce de commotion que dans la fin des années 60 ne manqua pas de produire sur les esprits français les plus réceptifs le contact brutal avec la « contre-culture » américaine. S'il faut, par parenthèse, chercher ici des initiateurs et des traits d'union, il convient de songer à Jean-Jacques Lebel ou Alain Jouffroy, rares Français de plus de trente ans à n'avoir pas fait la moue lorsque Kérouac, Ginsberg, Burroughs, Pélieu, Kaufman commencèrent à se faire entendre de l'autre côté de l'Atlantique. Bref, « il fait froid », dit Buin dans « Fou-l'art-noir ». Et encore : « La révolution use très vite » Et encore : « La vie vite la vie vite » – et autres phrases de code (comment dire ? Benjamin Péret réécrit par Chester Himes, ou l'inverse, ou du Vernon Sullivan 73 – ou quelque chose comme un blues décontracté) qu'il faut peut-être déchiffrer comme une sorte d'« itinéraire spirituel » goguenard.
Serge Sautreau et André Velter n'ont pas commencé par la goguenardise. Aisha, où, à deux, ils disent « je », en 1966, est plutôt du genre ample, voire même torrentueux,avec des passages d'écriture automatique (qui font Jouffroy les rapprocher des Champs magnétiques) et un « culte de la belle phrase poétique » (encore Jouffroy) qui charrie un peu trop de métaphores-profiterolles (mélanges de concret et d'abstrait), un peu trop de « cavernes du désespoir » et de « poteaux indicateurs de l'avenir », sans doute, au milieu de blocs étincelants de violence. Mais après Du prisme noir au livre tourné court, ainsi que l'Ode inachevée à Jean Jeannerot et Puissance théorique, théorie de l'impuissance – livre tant tourné court qu'il en est blanc –, voici les deux voix démêlées et l'on peut distinguer désormais, dans le Manifeste froid notamment, leurs tempi, scansions, flexions propres. Écoutons.
De Sautreau, on dirait, si l'on ne lisait qu'« Éloge de l'indifférence, d'un moraliste blanc (comme on dit voix blanche) qui ne s'empêche cependant pas tout à fait les balancements rassérénants de la dissertation ni la jouissance dans l'apophtegme. Celui qui écrit : « AUCUN MOT D'ORDRE » est aussi celui dont les mots ont le plus d'ordre et témoignent de l'assurance la plus péremptoire. Tout ceci (il faut aussitôt l'ajouter), trop beau pour être sérieux, est secrètement miné, coulé même : « L'eau circule immensément dans mon corps » dit Sautreau – et, dirait-on, dans son texte aussi, où les considérations sur la poésie, l'amour, la chance, l'indifférence, sont comme de grands cubes de glace à moitié déjà fondus. [...]

Dominique Noguez, « Ce qui vient – trois coups de force », Chroniques de l'art vivant, n°47, mars 1974, p. 21.

De même Velter est plus convaincant peut-être dans « l'Étendue des dégâts » que dans Irrémédiable L'. Il y a même, dans un début de texte comme : « Dans les villes les plus touffues, les plus quadrillées de rapports de police, déambulent des êtres à l'écart qui ne vivent jamais modérément », des promesses d'envoûtement très réelles et tenues jusqu'au bout. Des phrases, constamment, donnent le signal du lâchez tout, configurent une sorte de nihilisme sec bien proche de celui de Noilhan, Ezalies et Guérin – dont Velter semble presque parler lorsqu'il dit : « l'angoisse qui leur va comme un gant n'est pas un cadavre de bonne compagnie. Méfiez-vous de leur rire qui ne montre que les dents quand ils rythment sur les toits : « avec nous le déluge ». ou bien : « À peine ont-ils bâti l'embryon du dégoût qu'ils achèvent ; point de litanies, ni d'inventaires, ni de programmes fussent-ils à contre-poil ». Il n'est jusqu'à une facétie comme « Opéra de la démoralisation » qui, bien en deçà du groupe Plume, ne remonte jusqu'à l'esprit de Vaché, Rigaut, Cravan, Tzara, Picabia. Avouons que cela revigore de ne plus entendre toujours le même caquetage mallarméen ou artaubataillesque et d'avoir la confirmation qu'il y a dans la noirceur inaugurale de Dada un pouvoir d'orage capable de balayer tout, même aujourd'hui.

[...]

Bailly, et avec lui ses amis du groupe « froid », a le courage de trois coups de force. Celui d'abord d'« opposer l'empirisme de la lecture à l'impérialisme de la critique » (Duprey, p. 44). « Dresser, dit-il, même subtilement, des lignes de partage du sens, établir une structure, rien n'est plus facile, moyennant quelque talent, et rien n'est plus vain ». Il faut, pour minimiser l'audace tranquille de ce rappel à la décence, n'avoir jamais entendu le piétinement sourd des sémioticiens en marche, n'avoir jamais observé le zèle menaçant de ces fonctionnaires insecticides qui ont entrepris de chloroformer et épingler, petit bout par petit bout, tout ce qui fait mine de bouger dans la littérature (il faut voir notamment à quels saccages Rimbaud donne annuellement lieu!). Deuxième scandale : le refus d'en finir une fois pour toutes avec l'existence, le refus de ne travailler qu'au bistouri : « la haine de la biographie et des références au vécu qui caractérise la critique « scientifique » est avant tout le produit de la peur. Peur que les textes échappent, peur qu'ils se mettent à appartenir à un monde sur lequel aucune parole critique ne pourrait avoir de prise, celui, mobile, dense et fuyant, des mouvements mêmes où les mots prennent naissance ». « Ni l’œuvre, ni le monde, ajoute Bailly, mais l'onde mentale qui les traverse, révélant un univers sans espoir et sans grille où le sens est partout et le discours nulle part ».

Yves di Manno & Isabelle Garron, « Une bifurcation – Un manifeste (froid) », Un nouveau monde : Poésies en France 1960-2010, fév. 2017, pp. 235-236.

L'ouvrage collectif : De la déception pure, manifeste froid, qui paraît deux ans plus tard, à l'automne 1973, témoigne d'une volonté programmatique plus appuyée – y compris sous l'angle politique – sans sombrer pour autant dans le dogmatisme théorique propre à cette période : on peut même dire que ses auteurs cherchent à s'en démarquer et à proposer d'autres pistes, susceptibles d'inciter à une nouvelle invention de la poésie, en ces temps de mutation et de détresse mêlées.
Le livre rassemble quatre textes autonomes, comme autant de panneaux d'une fresque dont il faudrait réinventer la trame : une méditation de Serge Sautreau : Éloge de l'indifférence, cherchant à dépasser le constat de la mort des arts sans renouer pour autant avec le vieil idéalisme (« dans le poème la poésie prend fin sans qu'il soit mis fin à la poésie : toute la grandeur de l'indifférence est là ») ; une longue séquence poétique d'André Velter : L'Étendue des dégâts, proposition par l'exemple d'une voie encore possible, entre une dramaturgie un peu grotesque (à la Jarry) et un lyrisme débridé ; un bref essai de Jean-Christophe Bailly : Les Îles de la Sonde, sorte d'allégorie cherchant – sans le nommer – à tirer les leçons de l'échec insurrectionnel de 68 ; et une courte fiction d'Yves Buin : Fou-l'Art-Noir, à mi-chemin entre les romans noirs de Chandler et les proses hachées de William Burroughs. Le but avoué de l'ensemble étant de « fixer l'attention non plus sur le réel ou sur l'imaginaire mais sur l'envers du réel ».
Le regroupement de ces quatre tentatives finalement assez dissemblables participe d'une logique du montage (si ce n'est du collage) que l'on retrouve à l’œuvre dans chacun des textes. Dans le même sens (hommage volontaire ou non au « Grand Jeu » de Daumal et Gilbert-Lecomte) les titres courants du volume proposent une série discontinue d'aphorismes ou d'assertions lapidaires venant efficacement renforcer l'énigme dont procède la logique de leur assemblage : « Il n'y a pas assez de Pyrénées », « Un bison est possible », « Le rire, fragment », « Dans Moscou vide, tout s'accélère », « Ce pauvre Blankenbaum », « L'idée de la perte dans un hangar »... (On y trouve même un clin d’œil à « Michel Bulteau Electric Now ».) Les diverses facettes ou les plans de langage que le livre affiche tour à tour, le plus souvent dans une prose resserrée et d'une grande économie de moyens, finissent par imposer un paysage mental, une toile de fond épurée où le poème pourrait désormais s'inscrire, délavé de ses scories.

{1973 – 23 octobre} Jean-Christophe Bailly, L'Astrolabe dans la passe des français, Paris, Seghers.

Jean-Christophe Bailly, L'Astrolabe dans la passe des Français, Paris, Seghers, 23. oct. 1973.

SOMMAIRE

La Ruée vers l'or, pp. 11-33. [juin 1967 & avril-juin 1968]
Le Rire, fragments, pp. 35-48.
L'Astrolabe dans la passe des Français, pp. 49-57. [avril-mai 1972]
Conte, pp. 59-62.
Dernier état, pp. 63-85.
Les Armes gelées de la patience, pp. 87-93.

CRITIQUES

Dominique Noguez, « Ce qui vient – trois coups de force », Chroniques de l'art vivant, n°47, mars 1974, p. 21.

[…] étant donné donc qu'il apparaît, velit nolit, le plus théoricien de ces poètes ennemis de la « théorie », nous le suivrons un peu dans son commentaire, quitte à sembler négliger ses propres textes – « Les Îles de la Sonde » dans le Manifeste froid, l'Astrolabe dans la passe des Français et le Gramme des sursauts – qui se signalent pourtant vivement à l'attention par un climat romantique allemand, une allure de Gracq éclaté, une sorte de profondeur forestière (et c'est la phrase qui est forêt, prenant par exemple à ses lacis « un numéraire d'oiseaux en colère contre le ciel » ou telle « ville aux vagues bleues franchissant les parapets sans que personne se retourne »). [...]

Robert Sabatier, « Surréalisme et métamorphoses – Liberté couleur d'homme – Jean-Christophe Bailly », La Poésie du vingtième siècle : 3 – Métamorphose et Modernité, Paris, Albin Michel, oct. 1988, pp. 618-619.

Nous avons lu des poèmes aux somptuosités picturales comme lorsque « le peintre traversait la nuit en plein jour », équivalences verbales d'Yves Tanguy saisissant « les armes gelées de la patience » dans une animation baroque de l'immobilité apparente d'une œuvre dont affleurent brusquement les secrets :

Et sur cette route qui fuit entre les arbres
Les panneaux indicateurs sont des index

Des flèches qui te prennent pour cible
Et qui te manquent de peu

Le poème mobile agit comme une énergie qui permet le voyage vers un au-delà des choses, un véhicule d'intelligence vive qui écarte les obstacles terrestres, qui libère les sens enfin aptes à proposer leurs messages. Le poème est libre et clair, bientôt évident :

Un mouvement qui prend l'intérieur de la vue par-derrière
qui fait battre toutes les portes à l'intérieur de l'esprit
qui défait le patient travail des milliers de serruriers mentaux
et qui frappe à coups appuyés sur le cœur

{1973 – 23 octobre} Serge Sautreau, L'Autre page, Paris, Seghers.

Serge Sautreau, L'Autre page, Paris, Seghers, 23. oct. 1973.

SOMMAIRE

« greffe imaginante », préface de Jean-Pierre Faye, pp. 5-6.
– 49 impossible structure, pp. 9-58.
+3 tout ce qui est moi est incompréhensible, pp. 61-111. [octobre 1970]
– 51 je, déversoir, pp. 113-152.
+56 déception pure, pp. 155-179. [janvier 1971]
+82 le quotidien dilapida, pp. 181-189.

CRITIQUES

Jean-Pierre Faye, « greffe imaginante », L'Autre page, Paris, Seghers, 23. oct. 1973.

[…] Se baigner dans l'Autre page, dans sa liquidité, sa sueur, ses chevelures, c'est multiplier et feuilleter l'eau de l'identité. Greffe de l'eau sur l'eau. [...]

Dominique Noguez, « Ce qui vient – la lisse blancheur des glaces », Chroniques de l'art vivant, n°47, mars 1974, p. 21.

[…] Un peu plus de silence – un silence de mort ou d'histoire arrêtée – et c'est la vive réussite du Rire anonyme du bègue, poème lu le 10 juillet 1973 à la Décade Change, qui fait oublier les trop nombreuses scories de l'Autre page. [...]

{1973 – automne} Alain Jouffroy, Les 365 exils du lac Corrib, Paris, Éditions étrangères.

Alain Jouffroy, Les 365 exils du lac Corrib, Paris, Éditions étrangères, oct. / nov. 1973.

[23-26 août 1973]

{1973 – nov. / déc.} Jean-Christophe Bailly, Le Gramme des sursauts, Paris, Éditions étrangères.

Jean-Christophe Bailly, Le Gramme des sursauts, Paris, Éditions étrangères, [nov. / déc.] 1973.

[18 octobre 1973]

CRITIQUES

Robert Sabatier, « Surréalisme et métamorphoses – Liberté couleur d'homme – Jean-Christophe Bailly », La Poésie du vingtième siècle : 3 – Métamorphose et Modernité, Paris, Albin Michel, oct. 1988, p. 619.

Ou bien, comme dans Le Gramme des sursauts, le poème en prose apparaît telle une masse scintillante en une longue phrase qui nous engloutit, nous entraine dans son vertige, dans sa vitesse, son « accélération de la pensée » qui est là non pour fuir ou pour gommer mais pour aller plus loin que le « parcours maudit », dépasser les poncifs de la mémoire, inventer le nouveau film,, fût-il insensé – et cela dans une musculature du verbe qui nous enlève, nous transporte, nous émerveille.

{1973} Serge Sautreau, Le Rire anonyme du bègue, Paris, Éditions étrangères.

{1974 – janvier} Alain Jouffroy, La Séance est ouverte, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Alain Jouffroy, La Séance est ouverte, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, janvier 1974.

Arguments contre l'élargissement du pouvoir de la critique dominante

SOMMAIRE

préface d'Alain Jouffroy, p. 9. [décembre 1973]
[août-octobre 1973]

I. Il est temps de mettre la viande dans le torchon, pp. 13-18.
II. Il n'y a pas de fumée sans feu, pp. 19-22.
III. C'est toujours les mêmes salades, pp. 23-28.
IV. La révélation de l'Express Kyoto-Tokyo, pp. 29-35.
V. Beau temps sur toute la France aujourd'hui, pp. 37-43.
VI. Allez vous faire voir ailleurs, pp. 45-52.
VII. Liquidation totale du stock, pp. 53-57.
Repérage insoumis (Jean-Christophe Bailly, Geneviève Clancy, André Velter, Serge Sautreau, Yves Buin, Michel Bulteau), p. 59.

{1974 – 4 février} Yves Buin, Essai d'herméneutique sexuelle, Paris, Seghers.

Yves Buin, Essai d'herméneutique sexuelle, Paris, Seghers, 4 fév. 1974.

[6-14 septembre 1973]

{1974 – 25 février} Alain Jouffroy, Dégradation générale, Paris, Seghers.

Alain Jouffroy, Dégradation générale, Paris, Seghers, 25 fév. 1974.

SOMMAIRE

Le Parfait criminel, pp. 7-32.
L'Abolition de l', pp. 35-63.
Introduction à une dilapidation générale du sens, pp. 65-82.
Règles de stratégie, pp. 83-125.
Toute victoire est incompréhensible, pp. 127-140.
Points terminateurs, pp. 141-152.

{1974 – mars} Michel Bulteau, Ether-Mouth / Slit / Hypodermique, Paris, Seghers.

Michel Bulteau, Ether-Mouth / Slit / Hypodermique, Paris, Seghers, 27 mars 1974.

SOMMAIRE

Ether-Mouth, pp. 5-66. [février-mars 1970]
Slit, pp. 67-97. [janvier 1971]
Hypodermique, pp. 99-153. [février-avril 1971]

{1974 – mai} Serge Sautreau, Paris, le 4 novembre 1973, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Serge Sautreau, Paris, le 4 novembre 1973, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, mai 1974.

[4 novembre 1973]

{1974 – mai} André Velter, Blanc de scalp, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

André Velter, Blanc de scalp, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois. mai 1974.

[novembre 1973]

{1974 – juin} Michel Bulteau, Euridyce d'esprits, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Michel Bulteau, Euridyce d'esprits, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, [juin] 1974.

{1974 – juillet} Collectif, Fin de siècle, n°1, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Collectif, Fin de siècle, n°1, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, juillet 1974.

SOMMAIRE

édito, p. 5
Yves Buin : Lumière de l'Ouest, pp. 7-11.
Yves Buin : Lucidos, p. 12. [décembre 1973]
Alain Jouffroy : Éternité zone tropicale (extrait), pp. 13-22. [31 décembre 1973]
Henri-Alexis Baatsch : Salétargie, pp. 23-26.
Henri-Alexis Baatsch : Polaire amazonale manganésie (extrait), pp. 26-29.
Jean-Christophe Bailly : Visions du couchant, pp. 30-32. [9 février 1974]
Serge Sautreau : La Distance parcourue, pp. 33-39.
Jacques Monory : La Mesure, la mémoire, pp. 40-43.
Henrich von Kleist : Sur une marine de Caspar David Friedrich, pp. 44-45.
Geneviève Clancy : Lettre à M, pp. 46-50.
Antonio Recalcati : Simple autoportrait de l'automne 68, pp. 51-55.
Georg Büchner : Lenz (fragment), pp. 56-58.
Jean-Jacques Faussot : Pan coupé au peignoir de chaque cheveu (extraits), pp. 59-63.
Michel Bulteau : Rebrousser sous le givre des mots et autres poèmes, pp. 64-70.
André Velter : L’Éther aux étoiles, pp. 71-73. [17 février 1974]
Robert Cordier : Les Œuvres complètes du mot rollmops (fragment), pp. 74-77.
Gérard Fromanger : La Rue a des intuitions de cellophane, pp. 78-85.
Alain Jouffroy : Daniel Pommereulle : fin de siècle, pp. 86-90.
N. D. L. R., p. 94.

{1974 – août} André Velter, Squelette-braise, Paris, Seghers.

André Velter, Squelette-braise, Paris, Seghers, août 1974.

SOMMAIRE

sortie de jeu, pp. 7-8.
Hors texte, pp. 9-37.
cantonnement provisoire, pp. 39-40.
11 éclats dans la voix suivis d'une vérification d'identité, pp. 41-58. [mai 1972]
machine comme ça, pp. 59-60.
L'Égyptienne ajourée, pp. 61-71.
cinquante milles de déviation, pp. 73-75.
Squelette-braise, pp. 77-95.
environ mais pas davantage, pp. 97-101. [1972]

{1974 – septembre} Pierre Dhainaut, Efface, éveille, Paris, Seghers.

Pierre Dhainaut, Efface, éveille, Paris, Seghers, septembre 1974.

SOMMAIRE

[6 janvier 1973]
Efface, pp. 9-71.
Le Théâtre de l'étrangère, pp. 73-126.
Éveille, pp. 127-131.

{1974 – septembre} Françoise Thieck, La Baignoire verte, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

{1974 – décembre} Yves Buin, Triperie~Papeterie Oswald, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Yves Buin, Triperie~Papeterie Oswald, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, décembre 1974.

SOMMAIRE

1967 n'est pas mille neuf cent dix neuf, pp. 9-12. [24 janvier 1974]
Accélération plurielle, pp. 15-17. [5 mai 1974]
Triperie-Papeterie Oswald, pp. 19-24. [19 mai 1974]

{1974 – décembre} Henri Alexis Baatsch, Polaire Amazonale Manganésie, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Henri Alexis Baatsch, Polaire Amazonale Manganésie, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, décembre 1974.

[septembre 1973 & février 1974]

{1974} Alain Jouffroy, Matthieu Messagier : sanctifié, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Alain Jouffroy, Matthieu Messagier : « sanctifié », Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, décembre 1974.

[décembre 1974]

{1975 – janvier} Jean-Christophe Bailly, Défaire le vide, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Jean-Christophe Bailly, Défaire le vide, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, janvier 1975.

[30 mai & 18 juin 1974]

{1975 – mars} Collectif, Fin de siècle, n°2, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Collectif, Fin de siècle, n°2, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, mars 1975.

SOMMAIRE

édito, p. 5.
Jean-Christophe Bailly : Pénombre, pp. 7-21. [janvier 1975]
Henri-Alexis Baatsch : Empreintes, pp. 22-36.
Stanislas Rodanski : Lancelo et la chimère (extrait), pp. 37-39.
Stanislas Rodanski : La Victoire a l'ombre des ailes (extrait), pp. 40-42.
Karl-Philipp Moritz : Anton Reiser (extrait), pp. 43-46.
Jacqueline Dauriac : Lope dans la statuaire antique, pp. 47-55.
Jean-Luc Parant : Deux textes sur les yeux, pp. 57-59.
Erro : I See Death Coming Up The Hill, pp. 60-66.
Alain Jouffroy : Lettre de l'Inde, pp. 67-70. [décembre 1974]
Yves Buin : Le Théâtre de la ville, pp. 71-72.
Jacques Monory : Death Valley, pp. 73-75.

{1975 – 22 mars} Georg Büchner, Lenz, Paris, Union générale d'éditions.

Georg Büchner, Lenz, Paris, Union générale d'éditions, 22 mars 1975.

SOMMAIRE

« Le 20 janvier 1778 », préface de Jean-Christophe Bailly, pp. 9-20.
Chronologie, pp. 21-23.
Lenz, pp. 25-63.
Le Messager Hessois, pp. 65-84.
Caton d'Utique, pp. 85-97.
Correspondance, pp. 99-179.
Notes, pp. 181-186.

{1975} Jean-Jacques Faussot, Les Épaules lacrymales, Paris, Seghers.

{1976 – janvier} Collectif, Fin de siècle, numéro 3, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Collectif, Fin de siècle, n°3, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, janvier 1976.

SOMMAIRE

Jean-Christophe Bailly : L'Amérique de Dürer, pp. 7-11.
Adalbert von Chamisso : Voyage autour du monde (extraits), pp. 12-16.
Daniel Pommereulle : Mon chat a déchiré la géographie, pp. 17-19.
Henri-Alexis Baatsch : Les Habitants de la prairie, pp. 20-31.
Jean-Christophe Bailly : Soleil, pp. 32-48. [octobre 1975]
Yves Buin : Magie noire, p. 49. [13 juillet 1974]
Yves Buin : Epistrophy II (extraits), pp. 50-53.
Serge Sautreau : Hors, pp. 54-61. [1 décembre 1975]
Alain Jouffroy : La Prophétie de la mémoire, pp. 62-83.

{1976 – février} Collectif, Max Ernst : apprentissage, énigme, apologie, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Collectif, Max Ernst : apprentissage, énigme, apologie, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, février 1976.

SOMMAIRE

Henri-Alexis Baatsch : « L’Apprentissage du ciel », pp. 9-23.
Jean-Christophe Bailly : « L'Énigme de la précision », pp. 25-42.
Alain Jouffroy : « Apologie de la rosée du matin », pp. 43-66.

{1976 – juin} Yves Buin, Epistrophy, Paris, Christian Bourgois.

{1976 – août} Serge Sautreau, Hors, Paris, Christian Bourgois.

Serge Sautreau, Hors, Paris, Christian Bourgois, août 1976.

SOMMAIRE

Récifs, pp. 7-31.
Le Rire anonyme du bègue, pp. 33-50.
La Distance parcourue, pp. 51-68.
Paris, le 4 novembre 1973, pp. 69-99.
Rapides, pp. 101-118.
Hors, pp. 119-131.

CRITIQUE

Alain Bosquet, « Qui parle ? Trois jeunes auteurs en lutte contre les lois de l'expression », Le Monde, 20 mai 1977, p. 11.

[…] Les problèmes de l'écriture, du temps, de l'espace et de l'identité se retrouvent dans Hors, de Serge Sautreau, qui, des trois écrivains, semble le plus profondément blessé par l'incertitude marquant toute tentative d'accéder au vrai par le verbe. Qui parle, qui est parlé ? Subissons-nous ce que nous prétendons maîtriser, quand il nous arrive de succomber aux mots ? À ce compte, l'image est une exquise et forte échappatoire. Serge Sautreau écrit : « Y a-t-il des yeux pour le zéro ?... Rimbaud avait plusieurs corps, et Nerval des esprits. »

{1977 – février} Philippe Sergeant, L'Ombre dans la fontaine, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

Philippe Sergeant, L'Ombre dans la fontaine, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois, février 1977.

{1976} Jean-Christophe Bailly, La Légende dispersée, Paris, Union générale d'éditions.

Jean-Christophe Bailly, La Légende dispersée, Paris, Union générale d'éditions, 22. sept. 1976.

SOMMAIRE

préface de Jean-Christophe Bailly, pp. 7-31.

I - Avant

Karl-Philipp Moritz, p. 35.
« Anton Reiser », pp. 36-43.

Jean-Paul, p. 44.
« La Loge invisible, pp. 45-47.
« Titan », pp. 48-52.

Fichte, p. 53.
« La Destination de l'homme », pp. 54-60.

Hölderlin, p. 61.
« Hypérion », 62-65.
« Poèmes », pp 66-73.

II - Iéna

Novalis, pp. 77-78.
« Les Disciples à Saïs », pp. 79-83.
« Henri d'Ofterdingen », pp. 83-84.
« Hymnes à la Nuit », pp. 84-90.
« Grain de pollen », pp. 90-91.
« L'Encyclopédie », pp. 91-96.

Wackenroder, p. 97.
« Fantaisie sur l'art », pp. 98-106.

Tieck, pp. 107-108.
« Franz Sternbald », pp. 109-113.
« Eckbert le blond », pp. 113-119.

August-Wilhelm Schlegel, p. 120.
« Fragments extraits du portefeuille d'un solitaire contemplatif », pp. 121-129.

Friedrich Schlegel, p. 130.
« Lucinde », pp. 131-143.

Shelling, p. 144-145.
« Idées pour une philosophie de la nature », pp. 146-149.
« L'Âme du monde », pp. 149-151.
« Système de l'idéalisme transcendantal », p. 152.

Schleiermacher, p. 153.
« Discours sur la religion », pp. 154-159.

III - Heidelberg, Berlin, Greifswald...

Bonaventura, p. 163.
« Les Veilles », pp. 164-169.

Caroline von Gunderode, p. 170.
« Un fragment apocalyptique », pp. 171-173.

Clemens Brentano, pp. 174-175.
« Godwi », pp. 176-180.
« Raimondin », pp. 180-181.
« Échos d'une musique de Beethoven », p. 182.

Bettina Brentano, pp. 183-184.
« Lettre à Achim von Arnim », pp. 184-185.
« Correspondance de Goethe avec une enfant », pp. 185-188.

Achim von Arnim, pp. 189-190.
« Préface des "Gardiens de la couronne" », pp. 191-195.
« Isabelle d’Égypte », pp. 195-199.
« Les Héritiers du majorat », pp. 199-200.

Heinrich von Kleist, pp. 201-202.
« Catherine de Heilbronn », pp. 203-210.
« Impressions devant une marine de Friedrich », pp. 211-212.

Caspar David Friedrich, pp. 213-214.
« (commentaire d'une exposition) », pp. 215-216.
« C.D. Friedrich à W.A. Sukowski », p. 216.
« Extraits du "Journal" », pp. 217-218.

Philipp-Otto Runge, p. 219.
« Œuvres posthumes », pp. 220-223.
« (Lettre à son frère) », pp. 223-224.

Hoffman, p. 225.
« Kreisleriana », pp. 226-230.
« Princesse Brambilla », pp. 230-233.

Chamisso, pp. 234-235.
« La Merveilleuse histoire de Peter Schlemihl ou l'homme qui a perdu son ombre », pp. 236-241.
« Voyage autour du monde », pp. 241-248.

La Motte-Fouque, p. 249.
« Ondine », pp. 250-256.

Justinus Kerner, p. 257.
« Les Apatrides », pp. 258-265.

IV - Après

Eichendorff, p. 269.
« La Statue de marbre », pp. 270-276.

Wilhelm Waiblinger, p. 277.
« Vie, poésie et folie de Friedrich Hölderlin », pp. 278-285.

Grabbe, p. 286.
« Don Juan et Faust », pp. 287-295.

Lenau, pp. 296-297.
« Faust », pp. 298-300.
« Don Juan », pp. 300-301.
« Poèmes », pp. 302-309.

{1977 – novembre} Collectif, Fin de siècle, n°4, Paris, Éditions étrangères & Christian Bourgois.

{1977} Jean-Christophe Bailly, Hommage à Caspar David Friedrich, Paris, Christian Bourgois.

{1978} Collectif, Wozu, Paris, Le Soleil noir.

Collectif, Wozu, Paris, Le Soleil noir, 20. oct. 1978.

SOMMAIRE

préface de Jean-Christophe Bailly, pp. 7-8.
préface de Henri-Alexis Baatsch, pp. 9-10.
« À quoi bon des poètes en un temps de manque ? », Jean-Christophe Bailly & Henri-Alexis Baatsch, pp. 11-13.

1 - Réponses

Arawaka, « De but en blanc », pp. 16-17.
Philippe Audouin, « Blason », pp. 18-19.
Dominique Autrand, « Nos songes les plus sombres », pp. 19-21.
Mary Beach et Carl Weissner, « Ouvrez la porte – à quoi bon ? », pp. 22-24.
Tahar Ben Jelloun, « Le Wozu de Moha le fou », p. 24.
Huub Beurskens, « Prismen und Apfelsinen », pp. 25-28.
Lokenath Bhattacharya, « À propos de la parole poétique », pp. 28-30.
José Blanc de Portugal, « Les Poètes sont toujours des criminels », p. 30.
Philippe Boyer, « D'urgence des poètes dont l'écrit s'assortisse à la violence du grand refus », pp. 31-32.
Yves Buin, « … égarer les nomades de moins en moins nombreux », pp. 32-33.
James Lee Byars, « The Play of Death », p. 34.
Nicolas Calas, « In Periods of terror », pp. 35-36.
René Char, p. 36.
Andrée Chedid, « Quel est le Temps du poète ? », pp. 36-37.
Florent Chopin, « La Poésie comme un timbre-menthe », pp. 37-38.
Geneviève Clancy, « Sous les mots... », pp. 38-39.
Leonardo Clerici, pp. 40-41.
Michèle Cointe, « La Poésie nous traite comme nous la traitons », p. 42.
Gregory Corso, p. 43.
Jean Daive & Joerg Ortner, « "Dazu" : j'ai en effet l'intention de », pp. 44-45.
Marie-Laure de Decker, p. 46.
Michel Deguy, « La Ballade ou Réponses (comédie lyrique en n tableaux) », pp. 47-51.
Georges Desportes, « Osiris était un dieu noir. », pp. 52-55.
Pierre Dhainaut, « Le Rien subversif », pp. 56-58.
Jean-Philippe Domecq, « … des infortunes de la pensée », p. 59.
Bernard Dufour, pp. 60-61.
Gérard Durozoi, « Ou : à quoi bon la poésie ? », pp. 62-64.
Jacques Dyck, p. 65.
Jean-Claude Eloy, « Les Musiciens aussi s'interrogent... », p. 65-68.
Nikos Engonopoulos, p. 68.
Erró, « Goethe », p. 69.
Michel Fardoulis-Lagrange, « … regagner l'âge d'or, enjamber le vide (...) », pp. 70-71.
Isabelle Fauquez, « … au bord du dire », 71-73.
Jean-Pierre Faye, « Vers où », pp. 74-76.
Lawrence Ferlinghetti, « Adieu à Charlot », pp. 77-82.
Christian Fossier, « Cagoule », p. 83.
José-Augusto França, « … le manque (…) insoutenable abondance... », p. 84.
Ruth Francken, « Wein + Brot », p. 85.
Jean Frémon, pp. 86-87.
Gérard Fromanger, pp. 88-89.
Pierre Gaste, « Terrain Élu », p. 90.
Michel Gérard, pp. 91-92.
Madeline Gins, p. 93.
Allen Ginsberg, « Carte postale », pp. 94-95.
John Giorno, « When », p. 96.
Georges-Arthur Goldschmidt, « Das Wort », pp. 97-98.
Jean-Michel Goutier, « Le Stylet de Lacenaire », p. 98.
Julien Gracq, « Pourquoi un manque de poètes (…) en un temps qui n'est pas sans ressources pour la poésie ? », pp. 99-100.
Hubert Haddad, « Centaure méditant sur une selle », pp. 101-102.
Peter Handke, « Natur un Geschichte », pp. 103-104.
Bernard Heidsieck, « Cet À QUOI BON, je ne me le pose plus. », pp. 106-109.
Jacques Henric, « Patria et filiu », pp. 110-112.
Sara Holt, « Ermenonville », pp. 114-115.
Ted Joans, « Go to Timbuktu », pp. 116-117.
Alain Jouffroy, « Tête-à-queue », pp. 118-121.
Olivier Kaeppelin, « Le Sens errant », pp. 122-125.
Mauricio Kagel, « Wozu ? », pp. 126-127.
Piotr Kowalski, pp. 128-129.
Julia Kristeva, « Ceci », pp. 130-131.
Jacques Lacarrière, « Adam des mots », pp. 131-132.
Robert Lebel, « Un programme commun de la poésie ? », pp. 133-134.
Gérard Legrand, « … quelques vérités désagréables », pp. 134-135.
Michel Leiris, p. 136.
Sergio Lima, p. 136.
Vera Linhartovà, « Wozu dichten », pp. 136-140.
Ljuba, p. 140.
Martine Loeb, « Les Traces », pp. 141-142.
Ghérasim Luca, « La Question », pp. 142-143.
Joyce Mansour, « Why not sneeze ? », p. 144.
Titina Maselli, « L'Humus d'une pensée différente », p. 145.
Mark Mendel, « Poetronics : The Poem in the Public Zone », pp. 146-151.
Joan Miro, pp. 152-153.
Jacques Monory, « Réalisme, ou la mort du poète », p. 154.
Jean-Claude Montel, « Rien vous dis-je », pp. 155-157.
Michel Murat, p. 158.
Meret Oppenheim, p. 159.
F.J. Ossang, « Le "Fils de l'Antecristal" », pp. 160-163.
Pierre Pachet, « Le Fait de rêver », pp. 164-168.
Jean-Luc Parant, « Et à quoi bon le manque en ce temps qui n'est qu'un temps de poètes », pp. 169-173.
Claude Parent, pp. 174-175.
Marie-José Parra-Aledo, « La Nature et la fatalité », pp. 176-177.
Octavio Paz, « Nocturno de San Ildefonso », pp. 178-184.
Claude Pélieu-Washburn, « Pris par le vent », pp. 185-190.
Olivier Perrelet, « Wozu Dichter », p. 191.
Marcelin Pleynet, « Un rire de lait », p. 192.
Charles Plymell, « The gearshift manifesto », p. 193.
Nidra Poller, « Nude with market basket », pp. 194-197.
Henri Poncet, « … À quoi sert votre enquête », pp. 198-199.
Christian Prigent, « Wozu ? – quia ! », pp. 199-201.
Bernard Raquin, « A quoi bon une société de manque... », p. 202.
Pavel Reznicek, « La Leçon des langues étrangères », pp. 203-204.
Denis Roche, p. 204.
Maurice Roche, « Comment », pp. 205-207.
Pierre Rottenberg, « Les Résultats ne sont pas fixes », pp. 208-210.
Edoardo Sanguineti, « Aber, te lo dico io... », p.211.
Serge Sautreau, « La Beauté nous tolère », p. 212.
Jean Schuster, « Un temps de trop », p. 213.
Georges Sebbag, « Poétique-fiction », pp. 214-216.
Philippe Sergeant, « Entre Piranèse et Baader », pp. 217-219.
Jean-Claude Silbermann, « La Bouche dort », p. 220.
Philippe Sollers, « Brot und Wein », pp. 221-222.
Hervé Télémaque, « En selle », p. 223.
Jean Thibaudeau, « Mais pourquoi écris-tu maintenant ? », pp. 224-225.
Pierre Tilman, « Là où ça aide à vivre », pp. 225-226.
Laurens Vancrevel, « Le Temps de l'hybris est fini », p. 227.
Gilbert Vaudey, « Une image à défaire », pp. 228-230.
Vladimir Velickovic, « Lieu », p. 231.
André Velter, « À l'intérieur du cœur est l'espace », p. 232.
Pierre Weiss, « jeder tag ist rauhes eisen », p. 233.
Kenneth White, « L'Ermite et l'errant », pp. 234-238.

2 - Documents

Roman Cieslewicz, « Portrait robot de la poésie », p. 242.
Jean-Clarence Lambert « La Poésie pour quoi faire ? – cinq entretiens avec Henri Lefebvre », avec la participation de Gérard Durozoi, Jean-Pierre Faye, Maurice Mourier, pp. 243-265.
Matta, « Honni aveuglant », p. 266.
William S. Burroughs, « Rien que des mots, ce qui en sort rugit sur cette page », pp. 267-269.
Lichtenstein, « Hopeless ! », p. 269.
Stanislas Rodanski, « Le Surétant non être », pp. 270-274.
Samuel Beckett, p. 276.

3 - Donner des yeux au langage

Valerio Adami, « Le Front Populaire », p. 279.
Gilles Aillaud, « Fourmilier », p. 280.
Jim Amaral, « L’Œil », p. 281.
Eduardo Arroyo, « Pour FAUST n°VI », p. 282.
Jorge Camacho, « L'Homme sur prise », p. 283.
Shirley Carcassonne, « Là-haut, sur nos fronts, au cœur d'un autre monde », p. 284.
Micheline Catty, « L'Oiseau innommé et à jamais indicible... », p. 285.
César, « Cageots en bois », p. 286.
Irena Dedicova, « L'Inconnue », p. 287.
Jean Degottex, « Suite Rose-Noir (VIII) », p. 288.
Marc Devade, « Figures – n°3 », p. 289.
Daniel Dezeuze, « Dessin », p. 290.
Jim Dine, « Portrait d'Arthur Rimbaud », p. 291.
Francis, p. 292.
Gilles Ghez, « Ne pas rompre d'une semelle », p. 293.
Giovanna, « Carotides perverties », p. 294.
Simon Hantaï, « Tabula », p. 295.
Jean Hélion, « Exorcisme », p. 296.
Peter Klasen, « Système hydraulique camion », p. 297.
Titina Maselli, « Footballeurs arbres néon », p. 298.
Sabine Monirys, « Quel silence après tout ce tintamarre », p. 299.
Martial Raysse, « Aquarelle de Locobello », p. 300.
Antonio Segui, « La distancia de la Mirada », p. 301.
Sam Szafran, p. 302.
Antoni Taulé, « L'Écart », p. 303.
Gérard Titus-Carmel, « Suite italienne – Ciclo d'Alcamo », p. 304.
Roland Topor, « Blanche-Neige », p. 305.
Ivan Tovar, « Circuit imaginaire », p. 306.
Claude Viallat, « Peille », p. 307.
Isabelle Waldberg, « Suivi de... », p. 308.

CRITIQUE

François Bott, « Pourquoi des poètes ? Des écrivains et des peintres répondent à la question de Hölderlin », Le Monde, 24 novembre 1978, p. 19.

Jean-Christophe Bailly, Henri-Alexis Baatsch et les éditions du Soleil noir ont repris la question de Hölderlin : « Pourquoi des poètes dans un temps de manque ? » et l'ont adressée à plus de trois cents écrivains et peintres, français ou étrangers. La moitié environ ont répondu à cette enquête, lancée à la fin de 1977. Ils l'ont fait de diverses manières, sous la forme d'un écrit théorique, d'un poème ou d'une peinture. Leurs réponses ont été rassemblées dans ce livre. On y apprécie le laconisme courtois mais ironique de Samuel Beckett. Pourquoi des poètes ? « Je n'en ai pas, écrit-il, la moindre idée. Pardonnez-moi. »

Les autres – parmi lesquels Valério Adami, William Burroughs, René Char, Gérard Fromanger Allen Ginsberg, Julien Gracq, Peter Handke, Henri Lefebvre, Michel Leiris, Octavio Paz et Roland Topor – se montrent moins concis, mais souvent plus énigmatiques, lorsqu'ils s'interrogent sur la vocation de la poésie dans une époque ou des circonstances malheureuses. On connaît, à ce propos, la réponse optimiste des surréalistes, qui ont mis parfois de trop grandes espérances dans leurs entreprises. D'une manière aussi naïve qu'impérieuse, ils demandaient à la poésie de changer la vie.

Les écrivains réunis dans ce volume apparaissent plus modérés, ou plus désabusés. Pour Michel Leiris, la poésie naît, justement, de la « conscience d'un manque » et de la détresse qui en résulte. La question posée devrait être alors retournée : Pourquoi des poètes dans un temps de plénitude ?, car la poésie est liée, par nature, au malheur des temps. Elle surgit sur une « terre brûlée », comme dit René Char. On peut considérer que toute époque subit une privation particulière, et qu'il revient aux poètes de trahir ce que le corps social s'évertue à cacher. Ils témoignent, selon Michel Leiris, qu'il faut avouer sa détresse, pour en triompher ; ou, du moins, pour éviter de s'y abandonner.

Mais, de quel manque souffrons-nous en 1978, et que font les poètes en face de ce dénuement ? Posée de nos jours, la question de Hölderlin appelle un jugement sur l'époque moderne et sur la poésie contemporaine. On peut dire qu'atteinte de la « maladie de l'universel », notre époque souffre singulièrement de l'absence du singulier. Du mépris et de l'exclusion qui le frappent.

Julien Gracq s'étonne que ce temps, qui devrait donner matière à la contestation poétique, manque de poètes. La majorité de ceux qui s'intitulent ainsi, loin de dénoncer la médiocrité de l'époque, s'appliquent à lui ressembler. Ils s'indignent que la poésie soit déconsidérée, qu'elle soit enfermée dans une sorte de « réserve indienne », qu'elle soit réduite à la misère, mais ils déplorent, en vérité, la modestie de leur rôle « dans le spectacle du vingtième siècle ». Ils s'emploient, sans réussite, à mieux figurer sur le marché du divertissement et nourrissent, de cette manière, les illusions qui masquent et renforcent le règne de la banalité.

Ce livre inégal est parfois révélateur de l'indigence poétique actuelle. De cette insuffisance qui se dissimule sous une inutile complication. Le maniérisme de certains, leur emphase ridiculement sophistiquée, ne parviennent guère à déguiser leur absence de pensée. Ils ne veulent rien dire. Il faut bien le cacher. Mais il n'est de pire insuffisance que celle qui refuse de s'avouer. Heureusement, rené Char, Julien Gracq, Michel Leiris et quelques autres, soutiennent l'intérêt d'un ouvrage qui inspire au lecteur des sentiments contrastés.

{1979 – avril} Céline Zins, Par l'alphabet du noir, Paris, Christian Bourgois.

Céline Zins, Par l'alphabet du noir, Paris, Christian Bourgois, avril 1979.

SOMMAIRE

I. – Bleu outre-mer, pp. 9-34.
II. – Blanc d'ambre noire, pp. 35-74.
III. – Noir solaire, pp. 75-82.
IV. – Terre d'ombre naturelle, pp. 83-119.

Articles

Robert Sabatier, « Surréalisme et métamorphoses – Liberté couleur d'homme – Poésie froide », La Poésie du vingtième siècle : 3 – Métamorphose et Modernité, Paris, Albin Michel, oct. 1988, p. 625.


Quatre poètes, Jean-Christophe Bailly, Yves Buin, Serge Sautreau, André Velter publieront Éloge de l'indifférence dans De la déception pure, manifeste froid, 1973, que Jean-Louis Roux a défini ainsi : « leur but est la destruction des discours typés, la déstabilisation de la langue pour lui faire perdre irrémédiablement sa fonctionnalité, son aspect normatif ; littérature en état d'apesanteur. Avec eux, le lecteur entre soudain dans la poésie en court-circuit. À travers cette tentation/tentative suicidaire, les poètes de la Génération Froide en arrivent finalement à ce qu'ils intitulent « l'indifférence » : refus de lever les yeux du texte, de théoriser, de rendre lisible le texte. Faute de quoi le texte redeviendrait fonctionnel, discoureur, et tout serait à recommencer ! » Et Roux ajoute : « aujourd'hui, les choses ont un peu changé. Les amis d'Yves Buin se tournent vers ce que ce dernier a intitulé « le blues d'ici ». moins spectaculaire, l'expérience continue sous d'autres formes... » Ainsi est née une manière courageuse d'envisager l'écriture, l'intérêt venant non seulement de la tentative elle-même mais aussi de la valeur personnelle, de la puissance de critique et de création de ces nouveaux poètes.Tout est contesté et le combat contre toutes formes oppressives se poursuit dans le refus mais aussi par le recours à un imaginaire dégagé des lieux communs du poème même. La collection Froide accueillera non seulement ces poètes mais aussi, un peu plus tard, Alain Jouffroy, Pierre Dhainaut, Michel Bulteau ou Jean-Jacques Faussot.

Yves di Manno & Isabelle Garron, « Une bifurcation – Un manifeste (froid) », Un nouveau monde : Poésies en France 1960-2010, fév. 2017, pp. 236-237.

Contrairement aux poètes du Manifeste électrique, les auteurs du Manifeste froid n'en étaient pas à leur coup d'essai. Sautreau et Velter avait publié dès 1966 un long poème narratif : Aisha, dont Alain Jouffroy soulignait dans sa préface l'héritage surréaliste (mais aussi les liens avec la poésie de la Beat Generation). Bailly venait de faire paraître deux études sur Benjamin Péret et Jean-Pierre Duprey. Quant à Yves Buin, le plus âgé du groupe, il était l'auteur de plusieurs romans atypiques (Les Alephs, La Nuit verticale, 110e rue à l'est...) et participait depuis 1971 aux travaux du collectif « Change ». On peut donc imaginer – bien qu'on ignore les circonstances exactes de leur regroupement – que la parution du Manifeste froid ait correspondu dans l'esprit de ses auteurs à une déclaration préliminaire (d'intention, sinon d'hostilités...) visant à opérer un renversement d'optique, dans le contexte littéraire d'alors.
Malgré d'autres retombées à plus long terme, cette tentative devait pour l'essentiel échouer.

 

Dans la foulée de la parution de la Déception pure, les éditions Seghers lancent en 1973 une éphémère « collection Froide » qui accueillera des livres de Bailly, Sautreau, Buin et Velter – mais aussi d'Alain Jouffroy et de Michel Bulteau, témoignant des liens qui se sont tissés entre les deux groupes. Parallèlement, la revue « Change » leur ouvre ses colonnes : Bulteau fera ainsi partie de l'anthologie Monstre poésie (« Change » n°23) et André Velter publiera irrémédiable L', préfacé par Bernard Noël. Si l'on ajoute à cela plusieurs interventions parues dans la revue à la même époque sous la plume de Jean-Pierre Faye, il semble bien qu'il y ait alors eu une tentative diffuse, à peine esquissée, de repenser l'apport du surréalisme à la lumière d'autres pratiques d'écriture et de poser les jalons d'une approche du travail poétique qui tienne compte de ce constat. Plusieurs livres publiés par Alain Jouffroy au fil des années 1970 vont dans le même sens (notamment L'Incurable retard des mots). L'essai à la fois rétrospectif et inaugural de Jean-Christophe Bailly : « La Bataille de San Romano » (recueilli dans Le 20 janvier) résume magistralement cette approche.
Cet effort tourna court – d'une part en raison du rejet massif à l'époque de la rhétorique surréaliste, de ses métaphores réitérées et de son aveuglement face aux questions formelles ; mais aussi parce que la soudaine émergence des poètes « électriques » ou « froids » n'aura finalement été qu'un feu de paille. Peu d’œuvres notables sont nées dans sa mouvance immédiate et les auteurs qui auront su en préserver durablement la flamme – quitte à emprunter d'autres voies – sont encore moins nombreux. Matthieu Messagier et Jean-Christophe Bailly, retenus pour avoir su ouvrir ces portes plutôt que pour clore ce chapitre, sont quasiment les seuls à avoir maintenu l'exigence et la radicalité de cette secousse initiale – et à avoir persisté, chacun à sa manière, dans l'exploration d'un territoire qu'ils étaient bel et bien les premiers à arpenter.

Entretiens

François Bott, « Quatre poètes et un « manifeste froid », Le Monde, 22 novembre 1973, p. 20.


Pourquoi un manifeste ? Est-ce la déclaration d'intention d'un nouveau groupe ?

VELTER – Il ne s'agit pas d'un manifeste...
SAUTREAU – Il n'y a pas de groupe possible entre nous. Chacun d'entre nous volatilise la prétention collective à énoncer l'individu pour le mettre entre parenthèses... L'impossibilité du groupe vient de la déception pure.

Qu'entendez-vous par déception pure ?

SAUTREAU – C'est un sentiment lié à la cruauté de l'énigme...
VELTER – Le même type de déception surgit entre des étoiles distantes de plusieurs millions d'années-lumière et qui pourtant se trouvent tous les soirs au même rendez-vous.

Donc vous n'avez pas formé de groupe, et vous n'avez pas fait de manifeste. Alors, pourquoi employer ce terme ?

SAUTREAU – C'est en signe de dérision, de déception...

Mais pourquoi un manifeste « froid » ?

VELTER – Le froid, c'est peut-être l'espace de notre rendez-vous : c'est une prise de distance par rapport à soi, par rapport à tout.
BAILLY – Le rendez-vous implique une connivence à un moment donné, mais non l'appartenance à un groupe. Chacun vient au rendez-vous et repart.seul dans le monde de son esprit.
VELTER – Ce qui nous réunit dans le « Manifeste » et dans la « Collection froide », c'est le souci de nos différences.

Vous n'êtes réunis par aucune idéologie ?

SAUTREAU – Nous évacuons toute idéologie...
BUIN – Mais rien à voir avec Raymond Aron.
BAILLY – Le froid, c'est d'abord une prise de distance par rapport aux émotions tièdes des idéologues.

Le même tableau illustre la couverture du « Manifeste », et celles de la « Collection froide »...

BAILLY – Le tableau de Caspar-David Friedrich incarne pour nous l'énigme du visible. Kleist évoque, dans un texte, sa déception devant les tableaux de Friedrich, qui ne sont pas ce qu'ils représentent : voilà l'énigme du visible.

Vous citez Jacques Vaché, au début du « Manifeste »... Que signifie cette présence ?

VELTER – Ce qui nous intéresse dans l'époque de Vaché c'est le vide. Aujourd'hui, comme Vaché et Cravan, en 1918-1919, nous nous tenons au bord du vide... Nous sommes devant une pareille maladie du monde...
SAUTREAU – … et de très intéressantes maladies du moi... Les époques de maladie font surgir des « discordances inconnues de la complicité » selon les mots d'Alain Jouffroy, qui a pris rendez-vous dans la « Collection froide », avec un texte intitulé « Dégradation générale ».
BUIN – 1919 évoque, pour moi, 1967, l'année de l'asphyxie totale. C'était le triomphe du structuralisme, autrement dit celui de la critique terroriste ; c'était le règne du nouveau roman, déjà moribond toutefois, et celui du nouveau roman, qui finit ses jours à l'université. Nous les laissons à la complainte compilatoire des professeurs et des bons élèves pontifiants.

On trouve une phrase différente en haut de chaque page du « Manifeste »...

VELTER – Il y a de tout dans ces phrases. Les unes sont de notre cru ; les autres viennent de Paul Féval, de la télévision, de livres d'histoire ou de cosmographie...
BAILLY – C'est la forme ludique de notre rendez-vous...

Alain Clerval & Dominique Noguez, « Le Manifeste froid », Chroniques de l'art vivant, n°47, mars 1974, pp. 23-24.


CLERVAL – Pourquoi êtes-vous réunis tous les quatre aujourd'hui ? Pouvez-vous nous expliquer brièvement les raisons qui vous ont poussé à coopérer à ce Manifeste froid ? Comment vous êtes-vous rencontrés ?

SAUTREAU – Les rencontres ? Elles peuvent passer pour le fruit du hasard, mais dans la mesure où tous les hasards s'imposent d'une nécessité, leur petite histoire peut être éclairante. Donc, quand je fais la connaissance d'André Velter, en 1963, mon attention se porte sur la révolte morale qui le tient en agitation constante dès ce moment-là, et qui le conduit à écrire des fragments de théâtre, à hasarder des débuts de romans et quelques poèmes où la politique relève d'abord du cri d'indignation. J'avais quant à moi des années de poèmes dans les poches de mon gauchisme clandestin, avec, derrière la tête, la volonté des surréalistes de refuser de soumettre la poésie à tout contrôle extérieur, même marxiste. L'effervescence qui a suivi s'est concrétisée avec Aisha. La rencontre avec Yves Buin s'opérera beaucoup plus tard, ainsi que celle de Jean-Christophe Bailly. Il n'est pas inutile de remarquer que c'est vers 1971, au moment où la nécessité intérieure de disjoindre notre activité commune, à André et à moi, est apparue, que surgit du nouveau...
VELTER – … Ce qui est curieux, c'est que d'une écriture qui était mêlée poétique pour Serge et moi est né en fait un groupement à quatre où les textes sont maintenant séparés. Et je crois que cette séparation-là répond d'avance – par la négative – à la question de savoir si nous formons « un groupe ».

CLERVAL – Il y a peut-être un rappel historique à faire au sujet de Aisha, le poème que vous avez publié, Serge Sautreau et André Velter, il y a environ une dizaine d'années, à la fin de la guerre d'Algérie...

VELTER – Le texte a été écrit en 64 et publié en 66...

CLERVAL – … justement : vous avez évolué depuis cette époque. Quelle est la différence entre Aisha et aujourd'hui ? Quelle évolution peut-on retracer ?

VELTER – Je ne sais pas si l'évolution est aussi nette que cela. Il y a certainement des passages d'Aisha qui me paraissent aujourd'hui peut-être contestables quant aux illusions qu'ils véhiculent encore. Mais c'est pour moi un texte très opérant, parce qu'il restitue ce moment privilégié du rapport entre Serge et moi, et le texte m'intéresse toujours, même s'il y a des choses qui paraissent peu vraisemblables...
SAUTREAU – Non. Ce qui a changé, c'est mon attitude par rapport à un certain type de lyrisme à baïonnettes, qui risque souvent de masquer l'émergence en nous de la poésie, son mouvement cosmique. D'où cette orientation, pour moi, vers la froideur des chausse-trapes, vers une marche très calme, yeux ouverts dans le vertige. On avance, on avance et soudain c'est une oubliette qui coule à pic vers le mental, mot fort décrié aujourd'hui...
VELTER – Là, il y a une réelle différence entre Serge et moi. Je tiens à me défaire d'une certaine naïveté d'écriture, mais aussi à affirmer un certain lyrisme, que je trouve moi-même très facile, par opposition à certains formalismes, ou sécheresses d'écriture. Et ceci, y compris à l'aide d'un certain sentimentalisme : ça ne me gêne absolument pas.

CLERVAL – Jean-Christophe Bailly, à quel moment vous vous êtes joint au groupe ?

BAILLY – Je ne me suis pas joint à « un groupe ». J'ai rencontré Serge Sautreau par l'intermédiaire d'Alain Jouffroy. Puis j'ai fait la connaissance d'André Velter, puis d'Yves Buin. Les affinités entre nous ont permis De la déception pure, manifeste froid, dont on ne peut cependant pas dire qu'il s'agit d'un livre totalement collectif.

CLERVAL – Tentons d'éclairer vos affinités. Yves Buin, qui paraissez le plus silencieux, pouvez-vous nous préciser le pourquoi de cette constellation à quatre ?

BUIN – Je suis un solitaire... Il faudrait plutôt leur demander à eux pourquoi ils ont pensé à moi...
SAUTREAU – Il y a des affinités aisément repérables entre nous au travers du surréalisme, de la beat generation par exemple. Mais ce qui m'intéresse, c'est que dans la vie il aurait été possible de rencontrer yves Buin beaucoup plus tôt. Nous nous sommes frôlés à une période où Yves avait des responsabilités politiques à l'Union des Etudiants Communistes, entre 62 et 64, organisation à ce moment-là « oppositionnelle ». Dans la revue de cette U.E.C.-là, « Clarté », Yves avait pris la très grande liberté de réaliser une impressionnante étude sur André Breton, et ceci m'avait fortement marqué. Mais nous nous trouvions, lui et moi, dans deux tendances oppositionnelles différentes... et la rencontre ne s'est pas faite : les brouillards idéologiques ont escamoté l'essentiel. Les retombées de ce brouillard ont disparu de notre horizon. D'où la possibilité, vers 1971, de ces « accélérations plurielles » entre nous : nous avons tenté de ne pas confondre isolement et solitude nécessaires des poètes ; avec d'autres, notamment Geneviève Clancy et Alain Jouffroy, nous avons confronté nos capacités d'improvisation à l'égard de l'actualité ; « les Temps Modernes » ont d'ailleurs publié ces tentatives. Mais toujours il s'agit d'individus libres de toute attache par rapport au fait de groupe, par rapport à l'idée même de groupe.

NOGUEZ – Vous avez parlé d'une attitude commune à l'égard du surréalisme. Peut-être pourrait-on poser la question de votre situation dans le « champ littéraire », de vos affinités avec ceux qui ont précédé ou côtoyé le surréalisme. Jean-Christophe Bailly vient d'écrire un livre sur Jean-Pierre Duprey, ce qui n'est pas sans signification. Vous faites par ailleurs des allusions à Vaché, Cravan...

BAILLY – Ce qui nous retient dans le surréalisme, c'est d'abord une série de parcours individuels. De plus en plus nous sommes amenés à prendre en considération les parcours les plus individuels, les plus farouches. Même s'il a pu arriver, auparavant, que l'on soit plus sensible à une certaine intransigeance de groupe avec déclarations collectives, pétitions de principes, etc ... Aujourd'hui ce genre d'attitude n'a plus lieu d'être. Ce qui nous amène en effet à nous sentir plus proches affectivement de poètes situés dans la marge : Vaché, Cravan, Unica Zürn, et, plus près de nous dans le temps, Jean-Pierre Duprey.

CLERVAL – Il y a une chose que je voudrais vous voir préciser maintenant, c'est ce que vous entendez par poésie. Vous dites que ce n'est pas tant le désir de faire œuvre collective qui vous a rapprochés, que la volonté de confrontation de lyrismes, de conception de la poésie, ce qui suppose tout de même certains dénominateurs communs. Les individualités qui vous ont frappés dans le surréalisme ont tout de même quelque chose de commun : elles ne seraient pas surréalistes s'il n'y avait pas une poésie surréaliste... Et vous dites que vous répugnez à toute proclamation théorique. Alors ? …

BUIN – Nous ne faisons pas d'opposition a priori entre la théorie et la poésie. Si nous sommes fidèles au « grand esprit » du surréalisme, nous devons penser que la fiction est la théorie, que la vie est fiction, que l'histoire est une fiction narrative, et que la fiction-poésie a en elle-même les pouvoirs de dépassement des oppositions et couples d'opposition de la logique selon laquelle fonctionnent les théories bien-pensantes. Nous ne nous proclamons pas pour la déesse-poésie : nous pensons que la poésie, c'est la vie : il y a des poètes qui n'écriront jamais une ligne, mais dont la vie est une œuvre d'art.

NOGUEZ – Il y a un mot que l'on attend : c'est Dada. Vous ne l'avez pas prononcé, et pourtant ces notions d'indifférence, dérision, démoralisation qui courent dans votre livre sont beaucoup plus proches de Dada que du surréalisme.

BUIN – Il y a surtout « Le Grand Jeu », il y a aussi Michaux. Il est évident pour que le dadaïsme est capital. Et je pense, en ce qui concerne notre époque, qu'il est passé entre 60 et 70.
BAILLY – Pour moi, il n'y a pas de « champs culturels ». Quand je lis un livre, quand j'écoute un disque, quand je vois un film, je perçois cela non pas comme phénomènes culturels, mais comme des moments de ma vie quotidienne, de même nature que tous les autres moments, forts ou faibles, de ma vie. L'énigme est là, des tableaux de Caspar David Friedrich aux nouvelles formes de musique, free jazz et pop. C'est pour nous aussi important que d'autres « références », et je dois dire que la prise du terrorisme idéologique sur ces images et sur ces sons est nulle.

NOGUEZ – Je n'évoquais pas Dada pour vous faire entrer de force dans un champ culturel, mais pour essayer de faire apparaître une dimension cachée de ce que vous écrivez : est-ce qu'il faudrait prononcer le mot de nihilisme pour que ce soit plus clair ?

BUIN – Je dirai qu'un nihilisme sans désespoir n'est pas un nihilisme. Or nous n'avons ni désespoir ni espoir.

CLERVAL – Je suis frappé par votre réponse. Ni espoir ni désespoir, dites-vous ; mais l'espoir et le désespoir ne sont pas des catégories individuelles. Elles sont déterminées par le poids de l'environnement, culturel, politique, historique. Le désespoir est toujours historique, et votre réponse semble manifester une sorte d'indifférence extraordinaire à l'égard du politique. Comme par ailleurs vous vous situez dans une perspective de révolte, je vois là une contradiction.

BUIN – Il n'y a d'espoir que chez les désespérés. Nous ne sommes pas désespérés...
SAUTREAU – Face au spectacle (dans le sens où les situationnistes ont défini ce terme) qu'offre aujourd'hui le monde, face au spectacle qui s'infiltre dans la lutte des classes, notre indifférence nous renvoie à la nécessité d'inventer, selon le mot d'Alain Jouffroy, un nouvel individualisme révolutionnaire. Il faut regarder l'impossible à l'intérieur de l’œil. Vous parlez de révolte, mais ce qui m'ennuie, avec tous les révolutionnaires auto-proclamés, c'est leur volonté d'aménager le réel : ils travaillent le possible, et ils répètent sans arrêt : « tout » serait « possible »... Mais c'est justement à partir de la perception de l'impossible en chacun de nous que peut apparaître la plus grande rupture. Et c'est ce qui explique notre refus de toute attitude théorisante et préétablie, parce que là est le terrorisme le plus totalitaire, celui qui se pare des plumes de paon de la révolte pour finalement le trahir, et l'écraser.

CLERVAL – En somme, la poésie serait co-extensible à la politique. Un « changer la vie » qui impliquerait « l'Absolu tout de suite ». Donc, pas de politique...

VELTER – Oui ! L'absolu tout de suite !

CLERVAL – N'est-ce pas là une attitude aristocratique, facilement récupérable par une société qui s’accommode fort bien de cette révolte-là ?

SAUTREAU – L'absolu tout de suite, passons... Il vaudrait mieux parler de l'éternité. Mais sur l'aristocratisme supposé, je tiens à dire ceci : nos bourgeois universitaires, drapés dans l'habit théorique marxiste-léniniste ou psychanalytique ou linguistique, etc …, qui se mêlent de théoriser leur encanaillement populiste, sont justement totalement dénués d'aristocratie. Ils manquent la poésie. Alors, si la poésie c'est l'aristocratie, tant mieux, je maintiens l'ambiguïté et je laisse aux imbéciles en tous genres, y compris aux imbéciles de « gauche », le plaisir douteux de me traiter de réactionnaire.
BAILLY – On ne va pas prétendre être en dehors de l'histoire avec la poésie. Mais ce qui est impossible à distinguer pour nous, c'est le secteur dit « politique » et « les autres ». La politique, en un sens, n'existe pas : les événements du monde, tant qu'on ne les intègre pas comme des éléments de notre vie quotidienne, individuelle, on ne fait que les déformer. Et notre vie quotidienne est aussi faite de moments où le temps s'ouvre, et où il n'y a plus forcément d'histoire. Et obliger les gens à se situer par rapport à l'histoire, c'est les obliger à refouler en eux les moments où ils ne sont plus qu'un point qui vibre dans l'espace, ces moments qui sont ce que nous appelons la poésie. On peut dire actuellement que nous habitons tous dans la maison des maladies et que parfois cette maison est lavée par le soleil.

CLERVAL – N'avez-vous pas envie, ici, de démolir quelques dogmatismes ? …

BUIN – Non. Nous garderons nos sourires de séducteurs pour d'autres vitrines...

CLERVAL – Vous dirigez, chez Seghers, une « Collection Froide ». Quand on publie une collection et qu'on se réclame d'une œuvre collective publiée antérieurement, c'est qu'on défend une certaine idée de la poésie, et il y a des textes que l'on aime, d'autres pas...

SAUTREAU – En fait, le seul critère qui pourrait être le nôtre, c'est ce point scintillant dans l'espace évoqué tout à l'heure par Jean-Christophe : si je ne retrouve pas ce « point » dans un livre, ce livre ne m'intéresse pas, je veux dire : pour ma vie. Il s'agit d'animer quelque chose qui tourne autour d'un centre toujours mobile et invisible.
VELTER – La collection froide n'est qu'un début et il faut absolument réfléchir à d'autres structures ou moyens d'édition des textes. En tous cas il faut que les gens prennent en main la façon d'éditer leurs livres et de créer tout un système de diffusion parallèle pour permettre aux moins aux poètes de se lire entre eux.

CLERVAL – Comment vous situez-vous par rapport au groupe électrique ? Vous y faites souvent référence...

SAUTREAU – Ce sont des voisins...
BUIN – … mais plus ou moins lointains.

NOGUEZ – Est-ce que les questions de langage, de rhétorique ont un intérêt pour vous ? Ou bien est-ce que vous êtes prêts à écrire n'importe comment et à accepter n'importe quel type d'écriture ?

VELTER – Je ne pense pas écrire n'importe comment et je peux lire à peu près n'importe quoi. Et pour moi il n'y a pas de barrière formelle entre des textes différents. Le « point scintillant » je peux le trouver dans des textes extrêmement distants.

NOGUEZ – C'est en quoi vous vous distinguez du groupe électrique où il y a une certaine communauté d'écriture, alors qu'entre vos textes se manifestent de sensibles différences.

VELTER – Mais tout peut-il se ramener à un fonctionnement de groupe ? Nous écrivons différemment, c'est tout.
SAUTREAU – Ce n'est pas simplement une affaire de langue. Il y a des poèmes visuels de chaque instant, comme le montrent les tableaux de Gérard Fromanger, le dernier, par exemple : Êtes-vous bien sûrs de ce que vous dites, ou bien dites-vous n'importe quoi à n'importe qui ?, qui est aussi un acte de solidarité avec nous à travers le livre d'Alain Jouffroy – la Séance est ouverte – dont il a permis la réalisation.

CLERVAL – Vous avez parlé d'éboulements, de catastrophes à l'intérieur du langage...

SAUTREAU – Ces glissements de terrain conduisent à ce que j'appelle la dépossession de soi, c'est-à-dire que je tiens pour essentiel que, lorsqu'on utilise le langage en même temps qu'on est utilisé par lui, on perde réellement la conscience critique de ce qui se passe.
BAILLY – On peut écrire à plusieurs vitesses, et cette notion de vitesse dans l'écriture a surgi avec l'écriture automatique. Il me semble que les électriques, en revanche, ont choisi d'écrire sur une seule vitesse. Le résultat est fascinant : une collision de mots inouïe et qui touche de près le mental, mais en même temps cela crée aussi une limite, une limite qui est peut-être une limite de celui qui lit, ou qui est peut-être temporaire chez eux. De toutes façons nous voulons tous rejoindre la vitesse de la pensée, mais comme le disait Novalis la pensée va sans doute trop vite, et tout langage poétique ne sera jamais que son asymptote.

NOGUEZ – Pourquoi « De la déception pure » ?, et peut-on induire de cette « déception » un rapprochement avec Rigaut, Vaché, Cravan, les dadaïstes, dans le maniement d'un certain humour corrosif, glacé et suicidaire ?

VELTER – La déception pure, c'est surtout une façon d'affirmer que nous ne voulons pas nous rassurer en étant quelque part et en étant situables. La déception, pour moi, c'est de refuser quotidiennement d'être quelque part.
SAUTREAU – Arthur Cravan disparaît en mer et il pourrait aujourd'hui être vivant quelque part.
BUIN – Personnellement je situerais la dimension de la déception pure dans l'acception qu'en a donnée Breton, c'est-à-dire avant tout une entreprise formelle de décevoir par le langage, une subversion à l'intérieur des formes littéraires en y introduisant ce qui serait la mort des formes classiques et attendues. Ensuite, je ne mettrais derrière la déception pure aucun masque funèbre. Quoi qu'on puisse penser, nous sommes face à ce que La Rochefoucauld a dit des fins de siècles : « Il y a émergence du couple mixte de l'hystérie jubilante et la jubilation hystérisée ».